(S’)élever

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«On est comme on a été élevé », disait une arrière-grand-mère ce week-end à propos des manières d’être et de faire.

Si nous parlons généralement d’instruire, d’enseigner et surtout d’éduquer, l’usage a, depuis longtemps, consacré le verbe « élever » lorsqu’il s’agit des enfants. Le « Trésor de la langue française » (TLF) révèle même qu’ « éduquer » a longtemps été considéré comme dépréciatif alors qu’ « élever » était perçu comme positif : « Éduquer est signalé comme populaire par les dictionnaires du XIXème; Littré seul proteste contre la « répugnance » manifestée à son égard par le bon usage. Aujourd’hui, il est largement admis et il est même affecté d’une connotation méliorative par rapport à élever, impliquant souvent, lorsqu’il est employé avec un objet désignant une personne, l’idée d’une éducation raffinée ».

« Élever », étrange mot entre « élévation » et « élevage », entre « ascension » et « dressage ».

Il y a dans le verbe « élever » une notion dominante de hauteur, celle d’un accroissement. Il s’agit de faire monter vers un niveau situé plus haut, supérieur. Et même si le TLF distingue deux entrées différentes, il reconnaît que « sous élever [dans le sens d’éduquer] se cache l’image de faire grandir, donc d’un mouvement dans le sens de la hauteur.
Comment ne pas voir effectivement la proximité entre cette idée « d’amener plus haut » et celle de « guider au-delà » alors même que l’étymologie nous enseigne que le verbe « éduquer » est « emprunté au latin educare « élever, instruire », fréquentatif de « faire sortir, élever.

La gêne –lorsqu’elle existe- face à l’idée d’élever un enfant, peut venir de la proximité avec celle très générale d’ « assurer à un être vivant un développement continu, depuis sa naissance ou à partir d’un moment relativement proche de sa naissance, jusqu’à un certain degré d’accomplissement » et donc de ne pas faire de réelle distinction entre l’élevage d’un enfant, celui d’un animal domestique ou celui d’une plante. Pire, c’est le rapprochement même avec « dresser » qui perturbe par son automatisme à « former de façon à faire contracter l’habitude de certains comportements ». En effet comme ne pas percevoir dans l’idée d’élever –et particulièrement les enfants- une certaine notion de dressage. Ainsi Joseph Leif dans sa très conservatrice Philosophie de l’Education de 1974, y voyait pour l’école, « une action qui consiste à amener l’élève à exécuter mécaniquement ce que le maître attend de lui ». Une manière très passive et mécaniste que concevoir l’élève que dénonçait déjà Emmanuel Mounier, dans son Traité du caractère, en 1946, lorsqu’il affirmait p. 461 : « il serait au total illusoire de croire que l’on peut supprimer de l’éducation l’effort pénible et l’interdire. Si certaines utopies ont pu le penser […] il faut en accuser partiellement ceux qui, à l’inverse, n’ont voulu voir dans l’éducation que dressage, contraintes, interdictions. 

Car, en effet, il y a également dans la définition d’« élever », les notions d’ « élaborer progressivement », de « faire surgir », de « faire naître » qui –sans nier la nécessité d’un certain effort- laisse une place plus grande à l’action, la participation, la construction et se rapproche davantage de notre conception de l’Éducation.

Il y a également une forme pronominale qui permet de « s’élever » et donc d’être acteur à part entière « à la formation et à l’épanouissement de sa personnalité ».

Au moment où, pour quelques semaines, il n’y a plus d’élèves, gageons que ce temps de loisir sera également pour chacun d’entre eux -redevenu à temps plein un enfant, un adolescent, un jeune l’occasion de « prendre de la hauteur », de franchir des marches, de gagner des sommets… en un mot de « s’élever ».

Denis Adam, le 15 juillet 2015

Crédit photo : Alain Bachellier cc

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