Éduquer à la dignité

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« La nécessité de lutter contre l’ignorance est indiscutable. Mais à mon avis, l’ignorance n’est pas le fait de ne pas savoir lire ni écrire, mais le fait d’ignorer que l’être humain est une valeur. Dans une éducation qui révèle l’homme à lui-même comme une valeur, l’écriture devient un instrument qui permet de concourir au respect de l’homme. »

Alphonse Tay*

La dignité humaine, semble aujourd’hui une valeur fortement mobilisée. Son usage, son évidence, devrait-on pratiquement dire, masquerait même parfois son équivocité. L’actualité récente a montré combien cette même notion peut être convoquée à la fois pour défendre le « droit de mourir dans la dignité » et le maintien en vie au nom du respect de la dignité humaine.

Si le principe de respect de la dignité humaine a fait une apparition récente dans le droit, il est le fruit d’une longue réflexion de la part de théologiens et de philosophes européens. La plupart d’entre eux à la suite de Kant et Pascal, affirment que tout individu doit être respecté non pour ce qu’il a, mais pour ce qu’il est. Dès lors, et comme le souligne Béatrice Maurer : “ Nier à quelqu’un la dignité revient à le considérer comme inférieur et à ne plus le considérer comme un être humain. ”

Comment ne pas entendre la résonance d’une telle affirmation, alors que l’on commémore l’Holocauste ?

En effet, le 27 janvier est le jour anniversaire de la libération du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Chaque année à cette date, dans le cadre de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, l’UNESCO commémore le génocide du peuple juif et d’autres crimes perpétrés par les Nazis, et réaffirme son engagement à promouvoir l’enseignement de l’histoire de l’Holocauste ainsi qu’à lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

Cette année, le thème de la Journée internationale est « Des mots au génocide : Propagande antisémite et Holocauste  ».

Dans ce cadre, le témoignage du survivant Roman Kent est édifiant. « Maudit juif » ont été les premiers mots remplis de haine que lui ont jetés (avec des pierres) des enfants de son âge alors qu’il se rendait à l’école à Podz, en Pologne : « C’était une expression très courante utilisée par de nombreuses personnes à l’époque, rien d’extraordinaire pour moi, mais en l’utilisant, ces enfants me disaient : « tu n’es pas un être humain ». Avec ces mots, ils commençaient à me déshumaniser. »

C’est en effet au lendemain des atrocités de la seconde guerre mondiale, après avoir été niée, bafouée, souillée, que la dignité humaine a été consacrée par la communauté internationale repentante comme le fondement des droits de l’homme. Ainsi elle est inscrite dans les préambules de la Charte des Nations-Unies du 26 Juin 1945 et de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 qui affirme “ la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine ”.

De nouveau, en notre début de XXIème siècle troublé, « la dignité humaine » redevient centrale et se pose comme l’argument ultime invoqué dans les grandes causes.

Pourquoi ? s’interrogeait Pierre Bonjour en 2006 dans la revue Reliance.

Et il y répondait avec deux arguments qui semblent encore plus vrais aujourd’hui. « Premièrement, parce que le recul des précédents systèmes de pensée rend urgente « la nécessité d’un accord universel unique minimal autour d’un principe commun à toute l’humanité » et ce, malgré la reconnaissance du pluralisme des croyances ; deuxièmement, l’horreur totalitaire rappelle que les « conditions du vivre ensemble ne sont jamais acquises une fois pour toutes ».

Ainsi la dignité a détrôné la notion hiérarchique de l’honneur : elle exclut toute discrimination. Elle pose pour autant la question de la capacité à « concilier identité et universalité constitutive de la condition humain »,  « à composer identité et diversité ». Et cela de manière d’autant plus criante et nécessaire que « deux effets négatifs sont engendrés par la mondialisation : d’abord, l’aggravation du problème identitaire : nous devenons tous des migrants, des minoritaires, d’où le repli sur des appartenances identitaires haineuses ; ensuite, l’effondrement du politique et de la personne : la personne a un prix, elle n’est plus qu’une ressource (cf. l’expression : « les ressources humaines dans les entreprises »), ressource exploitable. Quid de celui qui ne l’est plus ? Pour l’homme moderne, ma formation, mon emploi, mes revenus, ma voiture, deviennent attributs de ma liberté. »

Comment dans ce cadre « prendre les droits de l’homme au mot » comme le revendiquait Hannah Arendt ?

Par l’éducation et de dialogue.

Dialogue avec l’autre, le différent, pour construire de la reconnaissance dans l’altérité.

Éducation pour apprendre et connaître  la valeur et le respect de toute vie humaine.

Éducation et dialogue qui conduisent à l’abandon de toutes approches condescendantes et charitables qui placent l’autre en dépendance et en infériorité. À ce titre, le changement de signification des lettres ATD (pour le mouvement d’ATD Quart monde), passant d’ « aide à toutes détresses » à « agir tous pour la dignité », est révélatrice de ce passage de l’assistance à l’émancipation. Ce qui est le but ultime de toute éducation.

Ainsi, faire vivre la dignité humaine, c’est découvrir que l’autre vaut autant que moi, que j’ai autant à apprendre de lui que lui de moi, c’est enrichir mon identité de la découverte de sa diversité. Une véritable démarche éducative au quotidien, bien au-delà des programmes, des dispositifs et des journées commémoratives.

Denis Adam, le 27 janvier 2016

(*) «L’éducation, une réponse à l’inacceptable». Revue Quart Monde, N°186 Droits de l’homme : en danger ? Année 2003

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

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