La diversité du monde au bout de la langue

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Avez-vous pris l’avion récemment ?

Pour ma part, j’ai toujours un petit pincement au cœur lorsque j’entends les messages dans les aéroports.

Non par appréhension du vol, mais parce que j’imagine la souffrance de tous les amoureux de la langue de Shakespeare, lorsqu’ils entendent l’anglais s’imposer ainsi partout mais de manière aussi maltraitée.

Serions-nous condamnés à parler finalement tous et mal une seule langue ?

Depuis qu’ils voyagent, peut-être même depuis qu’ils ont appris à parler, les êtres humains demeurent interrogatifs quant à la diversité de leurs langues. Les récits mythiques y voient souvent – à l’image de l’histoire de la tour de Babel – une punition divine mettant fin à l’existence d’un langage commun partagé par tous. De manière tout aussi mythique d’ailleurs, la recherche de cette langue originelle et unique aura mobilisée bien des recherches, jusqu’à en proposer l’invention d’une nouvelle, universelle, mais qui connait un succès limité.

Successivement, par le biais des échanges commerciaux, des colonisations, de l’opéra, des écrits, de la science… plusieurs langues se sont imposées.

La mondialisation récente fait de l’anglais la langue internationale, en passe – pour un temps tout au moins – de détrôner toutes les autres.

Pour autant, et sans nier l’utilité d’une langue de communication commune, le risque de cet usage unique est double : la disparition de très nombreuses cultures par l’extinction de leurs langues et l’appauvrissement de la langue anglaise.

La langue est un des principaux vecteurs de la culture et des savoirs. Une langue reflète une certaine manière de penser et de regarder le monde. Ainsi la langue que nous parlons influence notre appréhension des couleurs, du temps ou de l’espace. La grande diversité des langues permet aussi d’explorer la pensée humaine. En les comparant, les scientifiques cherchent à identifier ce qu’il y a d’universel dans les langues humaines et à voir si certaines de leurs caractéristiques sont inscrites et programmées dans notre cerveau.

Aussi, une langue qui disparaît c’est un pan du patrimoine de l’humanité qui s’effondre.

Or, si leur disparition est un processus permanent – les langues naissent, vivent, évoluent et parfois meurent – aujourd’hui, son accélération inquiète. Selon l’UNESCO, la moitié des 6.000 langues connues dans le monde pourrait avoir totalement disparu d’ici la fin du siècle.

La linguiste Collette Grinwald spécialiste des langues menacées, dans un article publié en 2014 dans un hors-série du magazine Pour la science consacré à l’évolution des langues relevait « qu’autrefois une langue s’éteignait quand un peuple disparaissait physiquement, à la suite d’épidémies, de guerres ou quand la fécondité était insuffisante pour assurer son renouvellement. Aujourd’hui, les locuteurs adoptent, plus ou moins volontairement, une autre langue, la langue dominante« .

L’histoire nous montre comment le pouvoir politique a pu imposer une langue officielle. Ce fut le cas pour la France avec la colonisation ou avec l’interdiction de parler les langues régionales dans la première moitié du XXème siècle.

Aujourd’hui des actions de revitalisation des langues sont également menées, incitant les jeunes générations à apprendre la langue de leurs ancêtres et les États à reconnaître et valoriser les langues régionales et minoritaires.

Dans le même temps, l’anglais – langue vivante qui continue à évoluer et à s’enrichir des apports venues d’autres langues (dont du français) – semble s’être imposé comme la langue véhiculaire mondiale. Un atout paradoxal que discute le linguiste Louis-Jean Calvet en constatant que « plus une langue se répand, plus elle se dilue. Elle perd alors ses attributs pour devenir un code […] c’est la dilution de la langue dans ce globish si loin de Shakespeare ».

De manière rassurante, il note également qu’alors qu’au début d’Internet 98% des pages étaient rédigées en anglais, « elles sont aujourd’hui passées au-dessous de la barre des 50%, de nombreuses langues ayant fait leur apparition […] Cette diversité montre bien que la mondialisation n’est pas systématiquement la mort de la différence. »

Comment agir alors ?

Par l’apprentissage des langues. De plusieurs dès la jeune enfance. Sans rendre exclusif la seule langue anglaise. Mais en donnant un enseignement de qualité pour toutes les langues, y compris l’anglais.

Par l’indispensable formation de haut niveau, initiale et continue, des professeurs de langues, mais aussi celle des intervenants dans les écoles.

Par la diffusion, la possibilité d’apprendre, d’entendre, de parler, de lire et d’écrire les langues des régions, sans exclusivité mais sans rejet ou relégation…

Par une approche ludique qui peut aussi être proposée dans le temps de loisir éducatif, permettant de compléter l’enseignement ou de découvrir d’autres langues que celles apprises en classe.

Enfin par les voyages, les échanges, les correspondances et jumelages qui demeurent des manières efficaces de lier l’apprentissage d’une langue avec la découverte d’un pays, d’un mode de vie, d’une culture…

Colette Grinevalde préconise justement de « mettre en place des mesures qui favoriseraient l’apprentissage de plusieurs langues pour tous les citoyens du monde.« 

Et le résume dans une jolie et pertinente formule :

« Parlons plusieurs langues pour ne jamais parler d’une seule voix.« 

Denis Adam, le 24 février 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

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