Quand le front était populaire

6217389

« La République a besoin d’une école laïque, où des élèves de toute race, de toute religion, de toute origine recevront le même enseignement respectueux de leur personne, et où se bâtira, ainsi, l’avenir d’une nation fraternelle, apte à prendre toute sa place dans une Europe solidaire. »

Même s’ils peuvent s’en rapprocher, ces mots ne sont pas ceux utilisés les 2 et 3 mai 2016 pour « célébrer » le premier bilan de la loi de Refondation. Ils appartiennent à la circulaire du 15 mai 1937, dans laquelle Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale du Front populaire, précise l’esprit de ses réformes.

L’histoire ne se répète jamais, et donc, même s’il y a des similitudes et des références volontairement empruntées, notre 21ème siècle est peu comparable à cette parenthèse républicaine qui ne dura que quelques mois de mai 1936 à la guerre.

Il s’agissait pourtant bien aussi, alors, de refonder l’ensemble de la structuration de l’enseignement scolaire afin de le démocratiser. Jean Zay n’aura pas l’occasion de voir aboutir la loi dont il a déposé le projet en mars 1937, mais qui en septembre 1939 n’a toujours pas été discuté. C’est donc au travers des circulaires, décrets et expérimentations que l’on peut mesurer l’ambition du Front populaire de rompre avec un système scolaire socialement discriminant en tentant d’imposer progressivement une école primaire identique pour tous, puis un enseignement secondaire unique et enfin un enseignement supérieur.

En rendant compatibles les programmes des différents degrés, le décret de 21 mai 1937 permet « éventuellement en cours d’études le passage d’une section à une autre ». En instaurant des classes d’orientation » en 6ème, il s’agit d’affecter les élèves en fonction de leur capacité et non plus de leur origine sociale. En créant des postes (plus de 5 000 postes d’instituteurs et 225 postes de professeurs), l’idée est de permettre de dédoubler les classes lorsqu’elles dépassent 35 élèves.

Les nouveaux programmes valorisent les pédagogies novatrices et actives afin que l’enfant soit « l’artisan de sa propre éducation en même temps que son sens social se développe » tel que le précisent les instructions de 1938 et les « loisirs dirigés » articulent la dimension culturelle afin de « donner à nos jeunes élèves l’impression que, s’évadant en quelque sorte de la discipline de l’enseignement, ils prennent un libre contact avec ce monde où bientôt ils vivront », comme l’affirme Jean Zay dans une conférence à l’Union rationaliste le 29 novembre 1937.

Cette logique d’articulation entre les différents temps et supports éducatifs qui éduquent au monde, conduit en 1937 à confier à Jean Zay un très grand ministère qui regroupe à la fois l’éducation nationale, la jeunesse, les sports, la recherche et les activités artistiques… un pôle éducatif avant l’heure !

Nul doute que l’héritage du front populaire en matière éducative est important. Tant dans ce qu’il a réalisé que par la volonté de transformation, de démocratisation et de novation qu’il a portée.

S’en souvenir et s’en inspirer ne relève ni de la nostalgie d’un âge d’or définitivement perdu, ni de la volonté d’un retour en arrière. C’est au contraire un catalyseur essentiel pour mettre en évidence que c’est sur le terrain, dans le concret des réalisations quotidiennes, en faisant confiance et en s’appuyant sur le professionnalisme des équipes éducatives que ce mènent les grandes transformations.

C’est aussi se rappeler qu’à défaut d’une alliance nationale qui place l’Education dans un consensus durable, les orientations éducatives dépendent largement d’une ambition et d’une volonté politiques. Ainsi, voilà ce qu’écrivait Célestin Freinet une semaine après la victoire du Front populaire aux élections législatives de 1936 dans l’Éducateur prolétarien

« Nous avons fait la démonstration maintes fois des rapports étroits qui lient le sort de notre pédagogie prolétarienne à l’évolution sociale et politique des divers pays. À mesure que montait le fascisme en France, il y a quelques années, les conditions de notre travail et de notre évolution allaient se compliquant. La victoire du fascisme a été la fin de la pédagogie nouvelle en Allemagne et en Italie ; la victoire réactionnaire en France aurait inévitablement marqué l’étouffement de notre foyer de régénération pédagogique. »

S’en souvenir, dans la période pré-électorale qui s’ouvre, n’est certainement pas inutile.

Denis Adam, le 04 mai 2016

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s