La « p’tite boite » pour une écoute des enfants

« S’asseoir ça fait déjà du bien »

Je suis infirmière scolaire. J’ai exercé mon métier dans une petite ville d’Alsace sur un secteur géographique comprenant un collège de sept cents élèves élèves, trois écoles primaires (environ trois cents cinquante élèves chacune) et huit écoles maternelles, et cela pendant vingt sept ans.

J’ai toujours été passionnée par tout ce qui touche à la relation humaine. J’ai réalisé des milliers d’entretiens avec des jeunes en souffrance, des parents désemparés, des enseignants démunis…
Confrontée au mal-être des élèves même très jeunes, j’ai constaté qu’aucune structure n’existe dans les écoles primaires pour permettre aux enfants de parler de leurs problèmes, contrairement au collège où il existe des lieux et de nombreux interlocuteurs ( conseiller principal d’éducation, enseignant, assistante sociale, infirmière…).

J’ai donc décidé de mettre en place une cellule d’écoute dans une des écoles primaires qui comptait près de 400 élèves. L’objet de cet article est présenter cette cellule que j’ai appelée la «p’tite boite» et que j’ai animée pendant cinq ans.

Ma rencontre avec un directeur d’école primaire très sensibilisé à la problématique des droits de l’enfant a été le déclencheur de mon expérimentation. Je lui ai proposé que son école mette en place une permanence que j’animerais tous les jeudis matin. Après avoir avoir exposé mon projet et recueilli l’accord de l’équipe enseignante ainsi que des délégués de parents, j’ai expliqué aux enfants ce qu’était la «p’tite boite». Les parents d’élèves ont également été informés du projet par courrier.

Une boite aux lettres a été mise à disposition des enfants pour qu’ils puissent y déposer un petit billet avec leur nom afin d’obtenir un rendez-vous. Une salle de l’école a été réservée pour les entretiens.
Les enfants se sont tout de suite appropriés l’outil « p’tite boite » et ils ont montré qu’ils avaient un réel besoin de parler. Je recevais une dizaine d’enfants par matinée, certains revenant plusieurs semaines de suite.
Les enfants venaient exprimer leur « ras le bol » face aux disputes de leurs parents, leur tristesse face à la mort d’un animal de compagnie, leur désarroi face à l’attitude de certains camarades envers eux. Ils venaient chercher un apaisement à leurs peurs comme la peur de l’orage, de la mort de quelqu’un qu’ils aiment, d’un accident, d’un cambriolage…

 

La famille, l’école et la santé sont les trois thèmes principaux qui revenaient dans les propos des enfants et voici quelques unes de leurs paroles.

Au sujet de leur famille:
«Ma mamie est morte. On l’enterre demain. Je suis triste. Elle ne pouvait plus respirer, ils ont appelé le médecin mais elle était déjà morte. Papy est tout seul, il viendra chez nous. Mamie ne pourra plus réparer et coudre les habits.»
«J’ai peur pour mon frère , il dit des fois qu’il va sauter par la fenêtre…»
«Mon père est à l’hôpital, je m’inquiète…»
«Mes parents ne sont pas assez disponibles, j’aimerais passer plus de temps avec eux…»
«J’aurai bientôt une petite sœur demain ou après demain, mon père est parti ce matin en Bosnie.»
«Mon père me frappe souvent avec la ceinture ou une sandalette sur les fesses. C’est tout le temps dans la tête d’avoir peur.»
«Je voudrais vivre avec des parents qui tapent pas. Je crois que je devrai quitter la maison. Je suis déjà triste.»
«Papa et maman, on dirait qu’ils ne m’aiment pas.»

Au sujet de leur santé :
«J’ai l’impression que je vois pas bien…»
«Je suis trop grosse…»
« Qu’est que c’est les règle ? »
« Je voudrais parler à la classe de mon handicap »
« J’arrive jamais à m’endormir »
« Je fais pipi au lit, je veux pas aller en classe verte. »

Au sujet de l’école et des copains :
«J’ai le cœur brisé parce que je me suis disputée avec ma copine.»
«Quand j’ai des soucis, je ne peux en parler qu’avec moi même…»
«Je passe toute la récré aux toilettes tellement j’ai peur.»
«J’ai peur de lui, j’ai peur d’être avec lui jusqu’au lycée.» (un élève de CE2).
«J’ai très peur de la maitresse.»
«Je n’arrive pas avec les mots, ils arrivent tout mélangés. Je ne sais pas lire…»
Lors des entretiens, les enfants montraient une très grande capacité d’analyse et une grande compréhension de ce qui leur arrivait. Je mettais à leur disposition des outils (dessin, marionnettes, théâtre) pour les guider mais ils trouvaient eux-même les solutions à leurs problèmes. J’étais loin d’imaginer tout ce que les enfants peuvent amener lors d’une rencontre: réflexion, pertinence, sensibilité, émotion (même ceux décrits comme perturbateurs).
Après avoir expérimenté une piste discutée en entretien, ils revenaient très souvent me dire tout sourire : « ça a marché ! ». Ou encore «L’orage est passé !», «Je vais mieux sur le chemin du deuil !», «Mes parents m’ont écouté !».
Ils étaient passés à travers leur difficulté et avaient retrouvé du bien être en étant acteurs de leur vie.
Lorsque j’ai interrogé les enfants au sujet de la « petite boite », ils m’ont confirmé l’importance d’une permanence d’écoute à l’école en disant: « On peut parler des soucis qu’on a, des problèmes. Si on n’a pas envie d’en parler à la famille, ça nous soulage. » « On pense plus tout le temps à ça et on travaille mieux. » « Je me sens plus tranquille. » « On relâche la pression. » « S’asseoir, ça fait déjà du bien. » « Je n’ai plus peur, je suis en
sécurisation avec vous.» « J’en avais assez d’être triste dans ma tête.»

Dès le départ, l’équipe éducative a encouragé les élèves à venir à la « p’tite boite ». Si un enseignant remarquait qu’un enfant n’allait pas bien, il lui rappelait son existence mais c’est toujours l’élève qui décidait en dernier lieu de venir ou pas. Pour un enfant timide ou en difficulté relationnelle il y avait souvent un gros travail de persuasion de la part de l’enseignant. Il est arrivé qu’une jeune fille arrive en pleurs le matin et que le maître lui suggère de venir à la «p’tite boite». Cet élève a accepté de venir me parler. Elle avait vécu une scène difficile (un décès dans la famille) et je l’ai reçue en urgence. Une autre avait été agressée en chemin, je l’ai rencontrée après son passage chez le directeur.
Lors d’un conseil des maitres des enseignants m’ont dit : « c’est un soulagement pour nous de savoir qu’un enfant que l’on sait en souffrance vient te voir». Ils me disaient aussi que les élèves qui revenaient de « la p’tite boite » étaient plus détendus.

Il m’arrivait de solliciter une rencontre avec les parents avec l’accord des enfants. Les parents acceptaient volontiers de me parler ou de me rencontrer. Nos relations se sont toujours passées dans un climat de confiance et la plupart du temps, les parents ont été des partenaires bienveillants dans l’aide à apporter à leur enfant. Les situations se résolvaient plus facilement qu’au collège où les relations sont souvent plus tendues entre parents et adolescents.
La mise en place d’une «p’tite boite» suppose que soient réunies un certain nombre de conditions.
Tout d’abord l’accord de toute l’équipe éducative de l’école est indispensable. La « p’tite boite » est un travail d’équipe au service des enfants et suppose une bonne communication entre les différents acteurs.
Ensuite l’intervenant devra s’entourer d’un réseau de personnes (médecins, assistantes sociales, psychologues …), la p’tite boite se voulant un lieu d’écoute et de mise en lien mais en aucun cas un lieu de thérapie.
L’intervenant devra de plus ne pas rester seul face à certaines situations difficiles amenées par l’enfant (maltraitance, idées suicidaires…) et n’hésitera pas à se faire superviser pour du débriefing.
Le but de ces entretiens étant de faciliter la libération de la parole, leur réussite nécessite l’établissement d’une relation de confiance avec l’enfant. Celui-ci doit être assuré de la confidentialité des sujets abordés (le travail scolaire, l’école, la famille, les copains, la santé). La confidentialité peut toutefois être levée dans le cas où l’intervenant estime que l’enfant est en danger.
L’originalité de cette action réside dans le fait que les enfants sont considérés comme acteurs de leur santé. Ils ne sont pas adressés par l’enseignant ou un autre adulte mais la demande vient d’eux-mêmes. L’enfant ne doit jamais être forcé à venir à la « p’tite boite ».
Une évaluation qualitative et quantitative respectant la confidentialité des entretiens doit être réalisée régulièrement et toute l’équipe éducative doit être informée des résultats.
Cette évaluation a pour but de mesurer l’impact de l’action «p’tite boite» et de réajuster si nécessaire les modalités d’intervention.
L’écoute des enfants demande de la bienveillance, de ne pas être dans le jugement, d’accueillir la parole et de respecter son rythme. La reformulation est importante pour s’assurer d’une bonne compréhension de la problématique de l’enfant.
J’ai ouvert ce lieu d’écoute pour essayer de répondre à un manque que j’avais identifié à l’école primaire. J’ai réalisé plus de mille entretiens d’élèves en cinq ans et tous les moments partagés avec eux ont été d’une grande richesse . Cette expérience d’écoute m’a montré que les enfants possèdent souvent en eux les ressources suffisantes pour
gérer au mieux les problèmes qu’ils rencontrent. Ils ont juste besoin qu’on les accompagne dans leur cheminement. La célèbre maxime de la pédagogue Maria Montessori « Aide-moi à faire seul », pourrait être la devise de la « p’tite boite ».
Alors, à quand une «p’tite boite » dans chaque école primaire ?

Hélène Jeandel, infirmière scolaire

Photo : Pixabay CCO Public Domain

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