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Quelle place pour les utopies ?

« Notre parcours n’est pas déjà écrit, demain n’existe pas. À chacun de le faire advenir. Laissons la prédestination à quelques théologiens, soyons conscients et aidons les autres à devenir conscients qu’en face de nous la page est blanche » écrivait Albert JACQUARD dans Mon UTOPIE en 2006.

Il n’est pas sûr qu’entre réalisme assumé et pragmatisme revendiqué, la période qui s’ouvre laisse une grande place à ce « rêve qui attend secrètement le réveil » comme Miguel Abensour définit l’utopie. Pour autant -encore plus qu’à d’autres moments peut-être- nous avons besoin d’une fiction qui « construit par la critique et l’imagination, une société nouvelle, à l’aide des savoirs du temps ou de leur détournement » (Michèle Riot-Sarcey), d’une « rencontre entre le réel et l’imaginaire, entre la pensée et l’action » pour reprendre les mots de Anne-Marie Drouin-Hans.

Bien entendu, certains pourront rétorquer que l’utopie, entre rêve et idéal, n’est pas très utile. À ceux-là l’avant-propos du Cahier pédagogique n°525 (décembre 2015) consacré à la « Pédagogie : des utopies à la réalité » répond en citant Eduardo Galéano : « L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas, elle s’éloigne de dix pas. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. À quoi sert l’utopie ? À cela : elle sert à avancer » (Paroles vagabondes, Lux Éditeur, Paris, 2010).

Avancer c’est justement ce dont a besoin notre société. « Entre le pessimisme désespéré et l’optimisme satisfait, la seule attitude raisonnable est le volontarisme. À nous d’agir, pour que tous les humains combattent ensemble leurs ennemis communs : la maladie, l’égoïsme, la faim, la misère, le mépris. Pour qu’ils acceptent enfin l’évidence : chacun peut trouver sa source chez les autres, tous les autres. » affirme Albert Jacquard qui précise « la définition de chaque humain inclut les autres. C’est par notre insertion dans la communauté que nous devenons totalement humains ».

Or l’Éducation est la démarche qui conduit à cette insertion. Tous ses acteurs, ses temps, ses activités, malgré leurs motivations variées et leur diversité apparente convergent vers « un objectif unique : entrer en humanité ».

Il convient donc de convoquer la fonction créatrice et mobilisatrice de l’utopie afin de faire vivre l’« optimisme militant » proposé par Ernst Bloch (dans le Principe espérance, Paris Gallimard, 1976) et inventer ensemble le monde de demain.

L’Éducation, en ce qu’elle est porteuse d’une vision politique au sens large, n’aura pas été exempte d’utopie à travers les siècles passés.

En octobre 2000 aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois un débat animé par Antoine Prost se proposait de réfléchir au thème « Utopie éducative, utopie pédagogique », avec cette approche : « Les utopies éducatives proposent un idéal éducatif qui n’implique pas nécessairement la forme scolaire. Les utopies pédagogiques proposent une école idéale en contraste avec l’école réelle. Mais beaucoup d’utopies pédagogiques reposent sur des utopies éducatives. Comprendre cette articulation paradoxale est l’enjeu de ce débat ».

En mars prochain, le Centre Amiénois de Recherche en Education et Formation (CAREF) organise deux jours de réflexion sur « Les utopies éducatives ».

Parmi celles-ci, l’Atlas des utopies du Monde 2017 rappelle l’échec actuel de la scolarisation universelle sous le titre provocateur de « Tous les enfants iront à l’école…en 2042 ». Alors que c’était le but à atteindre dans les Objectifs du millénaire des Nations Unis pour la période 2000-2015 ! Ça avance, mais lentement, très lentement, trop lentement…

Il faudrait également rappeler que tous les grands projets utopistes reposent sur un système d’Éducation et qu’inversement les utopies pédagogiques sont sous-tendues d’une vision novatrice de la société. De Thomas More à Célestin Freinet, il n’y pas ni rupture ni opposition. Chacun à l’aune de son idéal propose et de changer le monde et de le changer en transformant l’Éducation.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Pour l’essentiel, les utopies nouvelles manquent.

Concentrés sur la lutte contre l’échec scolaire ou le besoin de faire émerger une élite, nombre d’éducateurs oublient de rêver l’Éducation de demain. Englués dans des querelles de postures idéologiques, les responsables politiques alternent les réformes qui s’opposent et s’annulent. Obnubilés par le besoin d’une force de travail immédiatement opérationnelle, les décideurs économiques viennent à nier l’indispensable émancipation de chacune et chacun.

« L’Éducation nationale ne doit pas préparer les jeunes dont l’économie ou la société ont besoin. La finalité de l’Éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu’il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l’étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l’Éducation nationale, je n’ai qu’une obsession : que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s’exprimer, s’émerveiller. À la société de s’arranger avec ceux qui sortent de l’école, aux entreprises d’organiser les évaluations et la formation de leur personnel à l’entrée des fonctions. Il faut que les rôles cessent d’être inversés : l’éducation nationale ne produira plus de chair à profit ».

Albert Jacquard imaginait ainsi son discours de « Moi, ministre de l’Éducation nationale » en mars 1999 dans les colonnes de l’Humanité. Une utopie qui -avec d’autres- ferait bien d’inspirer ceux qui envisagent de briguer ces responsabilités dans les mois qui viennent.

Denis Adam, le 15 février 2017

Image : Pixabay CCO Public Domain

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