Rendre à Jules ce qui est à Ferry, ni plus, ni moins

 » Je me suis fait un serment : entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple « .

Jules Ferry a finalement tenu la promesse qu’il avait faite à Paris le 10 avril 1870. Au-delà de son propre engagement, il a durablement marqué de ses choix et orientations la politique scolaire de la République. Si elle en est -bien entendu très différente- l’école publique d’aujourd’hui reste empreinte de l’influence de Jules Ferry, ce fils d’avocat vosgien né le 5 avril 1832, il y a tout juste 185 ans.

Le personnage est controversé. Il est à juste titre critiquable par bien des aspects, au premier rang desquels son engagement volontariste dans le colonialisme en Tunisie et au Tonkin, allant jusqu’à affirmer que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… ».

Mais il demeure que sa vision et ses réformes éducatives ont forgé notre École républicaine.

On parle volontiers de l’ « École de Jules Ferry » comme d’une référence, un repère, un modèle… Quitte à prendre quelques libertés -et parfois beaucoup- avec la réalité.
Déjà en 2013, Mona Ozouf dénonçait « une chimère anachronique » dans le fait de référer les évolutions de l’École à celle de Jules Ferry. Elle rappelait que L’École de la 3ème République a été instaurée dans un contexte d’une société majoritairement rurale, de valorisation et de soutien aux normes autoritaires et dont la source unique du savoir était justement cette école.

À l’heure du numérique, des modes de vie urbanisés et des droits des enfants autant dire que le retour à un âge d’or éducatif est une totale illusion : parce qu’il n’a jamais existé et qu’un recul n’aurait aucun sens. Même si le titre était réussi en termes de communication, parler de « Jules Ferry 3.0 » n’a pas plus de sens. Il ne s’agit pas de ripoliner l’École d’hier sous un vernis numérique, mais bien d’inventer l’Éducation de demain.

La question des savoirs fondamentaux amène une réflexion identique. On prête volontiers à Jules Ferry le « lire, écrire, compter » comme les bases de l’enseignement.
Or, comme le démontre très justement l’historien de l’Éducation Claude Lelièvre, pour Jules Ferry, l’École obligatoire républicaine ne peut pas en rester aux  » rudiments « . Et il suffit de citer Ferry lui-même lorsqu’il intervient au congrès pédagogique des instituteurs de France du 19 avril 1881, pour s’en convaincre « […] les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, les promenades scolaires, le travail manuel de l’atelier placé à côté de l’école, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l’ancien régime, le régime traditionnel, et le nouveau ».

Ce n’est pas non plus pour lui une remise en cause des objectifs principaux de l’école. Bien au contraire, il ajoute « tous ces accessoires auxquels nous attachons tant de prix, que nous groupons autour de l’enseignement fondamental et traditionnel du « lire, écrire, compter » servent « la constitution d’un enseignement vraiment éducateur ».
Aussi s’agit-il davantage d’introduire de « nouvelles méthodes » que de bouleverser les hiérarchies des enseignements.

La conception scolaire de Jules Ferry, nourrie de « liberté et de tradition » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Mona Ozouf) est à la fois novatrice à la fin du XIXème siècle et adaptée à son époque. Elle est une fondation sur laquelle depuis à évoluer la construction d’une scolarité qui concerne dorénavant tous les enfants et durant bien plus longtemps.

Connaître et comprendre l’école de Jules Ferry, c’est faire un travail d’historien, d’archéologue. Et il est indispensable.

Vouloir y revenir, c’est vouloir vivre dans un passé faussé et idéalisé.

En ce jour anniversaire de sa naissance, rendons à Jules Ferry ce qui lui revient et construisons pour la société du XXIème siècle l’Ecole et l’Éducation qui permettent de se projeter vers demain. C’est le plus bel hommage que nous pouvons rendre à son héritage.

Denis Adam, le 5 avril 2017

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