On n’a pas attendu le Service National Universel pour éduquer à la citoyenneté !

 

En ce moment a lieu (discrètement) une concertation nationale sur le Service National Universel, engagement de programme qu’Emmanuel Macron s’évertue à concrétiser malgré les réticences unanimes des mouvements et organisations de jeunesse, des professionnels de l’éducation, des services des Armées. A part les nostalgiques du service militaire, tout le monde s’interroge sur la pertinence de mettre en place à grands frais des stages en internat de 15 jours pendant les vacances scolaires obligatoires pour 800.000 jeunes de 16 ans et des sessions de 15 jours d’ « engagement obligatoire » sans internat.

Des objectifs intéressants …

Sur les objectifs, si on ne se laisse pas rebuter par le vocabulaire emprunté au registre guerrier, on ne peut qu’être d’accord, en tant que professionnels de l’éducation adhérents à l’UNSA-Education : « redonner les bases et repères d’une vie en groupe structurée, partager des activités permettant le dépassement de soi, renforcer l’esprit citoyen, inculquer les valeurs de la République, créer de la cohésion nationale au-delà des différences d’origine, de sexe, de milieu et d’histoire, faire se rencontrer des jeunes d’horizons divers, faire une expérience commune fédératrice d’engagement, donner envie de s’engager pour autrui, donner à la jeunesse de France des causes à défendre, des combats à mener dans les domaines social, environnemental, culturel, détecter les difficultés des jeunes, médicales ou sociales et les préparer à entrer dans la vie professionnelle comme dans leur vie de citoyens ».

 

… mais que nous poursuivons déjà dans nos métiers éducatifs

Mais si on ne peut être que d’accord, c’est parce que ce sont justement nos missions habituelles, celles que nous remplissons patiemment jour après jour depuis un ou deux siècles avec les jeunes qui nous sont confiés à l’Education Nationale, dans l’enseignement agricole, dans l’enseignement supérieur, dans les structures culturelles ou d’éducation spécialisée, dans les lieux d’éducation populaire, en centres de vacances ou de loisirs, en périscolaire.

Le parcours citoyen de l’école élémentaire au lycée renforce cette volonté de développer la citoyenneté et le sens du bien commun.

L’éducation populaire s’est construite depuis Condorcet très précisément autour d’un objectif d’éducation du citoyen et de promotion des engagements et projets collectifs. L’enseignement agricole a une pratique avancée des démarches responsabilisantes, de l’engagement dans des projets locaux ou internationaux.

Alors est-il bien nécessaire d’ajouter un étage à ces parcours citoyens déjà existants ?

 

Le principe de l’internat : intéressant mais pas miraculeux

Le SEP-UNSA, qui fédère les professionnels de l’éducation populaire, est très favorable aux séjours avec hébergement, qu’elle promeut à travers les centres de vacances : ces périodes intenses de vie collective permettent une véritable rencontre entre jeunes qui ne se croisent guère au quotidien, elles donnent l’occasion d’expérimenter les contraintes et nécessités de la vie collective, d’ouvrir des horizons, et peuvent susciter des envies d’engagement. C’est aussi un temps où les jeunes côtoient des éducateurs différents de leurs parents ou de leurs enseignants.

La fréquentation des centres de vacances étant en chute libre, les « stages SNU » pourraient jouer ce rôle éducatif.

Mais comment penser qu’une période de 15 jours d’apprentissage du collectif puisse être pertinente au moment d’entrer déjà dans la vie adulte ? La mixité sociale, l’apprentissage de la vie collective et citoyenne ne se décrètent pas, elles se construisent en même temps que le citoyen en devenir, à l’école de la République ou dans les autres lieux éducatifs.

 

L’engagement ne peut pas être obligatoire 

Une différence de taille existe aussi entre la fréquentation de lieux de loisirs collectifs, la décision de s’engager, et le SNU : là, il s’agirait d’obliger les jeunes à passer 15 jours ensemble, à s’engager pour une cause. Dans les discours du président Macron et de certains militaires qui s’expriment sur le sujet, il y a le sous-entendu que la jeunesse ne s’engage pas. C’est méconnaître le fait que ce sont, avec les retraités, la tranche d’âge qui s’engage le plus au sein de la population française.

Et l’engagement ne se décrète pas, il est par nature volontaire, sinon c’est une corvée ou une punition, et la génération Y n’est pas du genre à se laisser dicter sa conduite, a fortiori si ce sont des militaires qui encadrent. En témoigne la tribune d’un collectif d’organisations de jeunesse « La jeunesse ne peut plus être tenue à l’écart des projets qui la concernent par des politiques paternalistes, soupçonneuses et systématiquement pensées dans la défiance. Ce projet souffre d’un premier décalage majeur entre d’un côté la volonté des jeunes qui (…) font le choix de s’engager de façon souple et diverse dans une recherche de sens comme d’épanouissement et, de l’autre, le cadre obligatoire, rigide et contraignant que le projet semble faire émerger ».

 

La nécessité d’un encadrement professionnel, suffisamment nombreux et correctement rémunéré

Ce que nous avons lu et entendu sur l’encadrement du SNU nous laisse craindre que le professionnalisme des encadrants ne sera pas au rendez-vous : on parle de réservistes, de bénévoles, de volontaires. Or pour que l’ambitieux projet de réunir des adolescents non volontaires  d’horizons différents pendant deux longues semaines en internat pour leur donner le goût de se rencontrer et de s’engager réussisse, il va falloir des qualités et de l’expérience que seuls les professionnels éducatifs détiennent. En trouvera-t-on suffisamment, a fortiori pendant les vacances scolaires où les enseignants sont en vacances et les animateurs occupés à accueillir les enfants? Seront-ils payés à la hauteur de leurs compétences ? Le taux d’encadrement sera-t-il suffisant ?

Le service civique donne déjà l’occasion à quelques rares mouvements d’éducation populaire ou municipalités d’expérimenter des « formations civiques et citoyennes » en internat … mais ils se gardent bien de dépasser 1 ou 2 nuitées tant le choc est dur pour la plupart des jeunes et la mission difficile pour les encadrants.

 

La menace de ponctions budgétaires dans nos secteurs

Enfin, comment ne pas craindre des ponctions sur les budgets de nos différents Ministères ?

Déjà la mise en place du Service Civique avait éliminé le dispositif Défi Jeunes d’aide aux projets de jeunes et une bonne partie des subventions aux associations. Déjà des suppressions de postes sont annoncées à l’Education Nationale et à Jeunesse et Sports. Déjà l’armée refuse de se voir ponctionner son budget. Déjà nos secteurs éducatifs souffrent de restrictions budgétaires, de la raréfaction des aides municipales, de la suppression des activités périscolaires par le retour à la semaine de 4 jours et demie…

Comment justifier une telle dépense (évaluée à plusieurs milliards) en période de restrictions budgétaires ?

 

Un caprice de Président-roi

« Beaucoup disent que c’est impossible à faireCela forge plutôt en moi la conviction que c’est une nécessité. ». Tout est résumé dans cette phrase d’Emmanuel Macron.

 

Laurence DRUON

 

 

 

 

 

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