Ces parents qu’on ne voit pas

Certains parents ont les codes d’entrée en communication avec le système éducatif, d’autres ne les ont pas, d’autres les ont perdus et d’autres encore s’interdisent de les avoir. Pas si simple d’être partenaires éducatifs ! Pierre Périer, sociologue et enseignant-chercheur à l’université de Rennes 2, a fait de la relation école-familles son domaine d’expertise. Entretien.

QDEY a -t-il un parent idéal pour l’Ecole ? Quel est-il ?

Un parent d’élève idéal sommeille en tout enseignant mais ils ne le connaissent pas et ne le rencontrent jamais. Pourtant, il sert de référence implicite pour non seulement dire ce que l’on attend de lui mais juger de ce que d’autres, parfois majoritaires, ne font pas. Dans des termes plus sociologiques, on peut dire que l’école exprime des attentes normatives à l’égard des parents et que tout ce qui s’en écarte risque d’apparaître comme non conforme ou déviant. Ce prisme fabrique la figure du parent « démissionnaire » et gratifie ceux qui adoptent le rôle que l’institution leur demande d’endosser, sans toutefois le définir explicitement. C’est parce qu’ils sont familiers de l’école pour l’avoir longtemps fréquentée qu’un sous-ensemble de parents est en mesure d’agir et de réagir dans les formes et avec les mots que l’institution reconnaît. Participer aux réunions, prendre l’initiative d’une rencontre, accepter d’aller « dans le même sens » que les enseignants sont autant de signes d’implication parentale jugée bénéfique. D’autres, qui ne maîtrisent ni le « mode d’emploi » ni les compétences nécessaires pour coopérer, peinent à trouver la « bonne distance » ou restent éloignés. Dans ce cas, les accrocs dans la scolarité ne manquent pas d’activer les jugements réciproques où chacun se renvoie la « faute ». 

QDE. Vous avez étudié les familles en précarité dans leurs rapports à l’école. Vous les qualifiez de « parents invisibles », pourquoi ? 

Les parents invisibles, confrontés à la précarité ou à la pauvreté sont vulnérables face à l’école. Cette institution qu’ils reconnaissent sans la connaître les conduit à adopter un comportement en retrait, qui n’est pas le signe du désintérêt mais bien au contraire, la marque du respect. En effet, leur norme consiste à ne pas intervenir et à s’en remettre à plus compétent que soi. De leur point de vue, l’absence de message de la part de l’école signifie que la scolarité suit son cours ordinaire. Pourquoi se manifester si rien a priori ne le justifie ? Comme le dira une mère en entretien, « si la maîtresse ne dit rien, c’est que tout va bien ! ». Ce différend, au sens d’un désaccord sur les règles de l’échange, sera source de déstabilisation et d’incompréhension lorsque les parents seront informés de difficultés ou convoqués, parfois tardivement dans l’année. C’est, par exemple, à l’occasion de la remise du bulletin trimestriel en main propre que les parents découvrent l’ampleur d’un problème qu’ils ne soupçonnaient pas. Les normes de ces parents ne sont donc pas celles de l’école et leur invisibilité devient alors ce qui les surexpose puisque leur présence et participation étaient attendues. Ces parents qui sont parlés plus qu’ils ne parlent sont aussi, bien souvent, des parents inaudibles. Ils sont sans voix et sans représentants pour exprimer leurs attentes et dire leurs difficultés, faire valoir leurs choix ou droits. Et lorsqu’ils le font en situation, ils redoutent le regard porté sur eux, car le jugement sur l’enfant comporte indissociablement un jugement sur les qualités éducatives parentales. Se soustraire et se rendre invisible est alors une manière de se protéger, soi et les siens.

QDE. Comment les professionnels de l’éducation peuvent-ils prendre en compte les fragilités de ces parents invisibles ? 

Les parents invisibles posent effectivement un défi aux acteurs de l’école car ils sont non seulement peu présents ou dans l’évitement, mais ils s’attachent à dissimuler les signes pouvant trahir leur condition. Tel parent illettré ne dira rien de son handicap, afin d’éviter les effets d’étiquetage et de stigmatisation qui pourraient l’affecter, lui et par association son enfant. L’entrée en relation nécessite par conséquent tact et tactique, afin d’autoriser les parents, c’est à dire les reconnaître afin qu’ils se jugent légitimes, à égalité de statut et de dignité des autres. Un premier échange, le plus tôt dans l’année, peut aider à lever les préjugés réciproques et engager la conversation sur un terrain qui ne soit pas asymétrique, celui des apprentissages et de la pédagogie qui d’emblée les disqualifie. Gagner la confiance, si précieuse dans ce cas, implique de donner la parole, de rendre visible, en considérant la contribution de chacun, à hauteur de ses moyens. C’est par ce détour qu’il peut être possible de tisser des liens, toujours ténus et fragiles mais d’une portée symbolique parfois inestimable. Je songe à cette mère qui confie avoir surmonté ses « peurs » en pénétrant dans la cour de l’école où elle a pu échanger quelques instants avec une enseignante, sans évoquer les questions scolaires, mais en parlant, selon ses mots, « d’humain à humain ». 

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