Les élèves, « pharmakon » des personnels éducatifs

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Dans le baromètre UNSA des métiers de l’Education, le mot « élève » fait partie de ceux qui reviennent le plus fréquemment dans les questions ouvertes. Mais chose intéressante, il est proportionnellement aussi souvent cité dans les points positifs que dans les points négatifs.

« Pharmakon », dirait le chercheur Bernard Stiegler, identifiant par là même le mal et son remède.

Évidemment une école sans élèves, c’est un peu comme un appartement sans voisins, une route sans circulation, un lieu sans habitants. C’est calme, tranquille, beau, ça peut avoir son charme… mais finalement cela n’a pas beaucoup de sens.

Pour les enseignants (majoritairement), comme pour l’ensemble des personnels d’Éducation, les élèves, les apprenants, les étudiants sont la raison même d’être et d’exercer nos métiers.

Et même, quand ce sont ces mêmes élèves qui posent problème.

Car, il y a souvent, malgré parfois une certaine rudesse ou impatience, une sorte de bienveillance à désigner les soucis causés par les élèves. C’est une souffrance partagée. Une envie de permettre la réussite et de voir qu’on n’y arrive pas, en tout cas pas assez. Il n’y a pas, en effet, d’éducateur heureux des échecs de ses élèves.

Dans les cas de difficultés, on aimerait que les élèves fassent davantage d’efforts, soient plus attentifs, plus concentrés, plus sérieux. On aimerait aussi savoir mieux faire, plus les intéresser, les motiver, les éveiller. Il y a ce sentiment étrange qu’on fait tout pour eux et –en même temps- qu’on n’en fait pas assez, faute de moyens, de temps, de disponibilité, d’outils, de formation…

Et puis, il y a les bonnes surprises… L’élève qui se révèle à l’occasion d’une sortie, d’un projet, d’une activité, au sein d’un groupe, l’aboutissement d’un travail réussi, une action éducative qui profite à tous.

Même si c’est pour eux que nous que nous exerçons des métiers éducatifs, il nous faut tout de même nous rappeler sans cesse qu’avant d’être nos élèves, nos étudiants, nos apprenants, ils sont des enfants, des jeunes, des personnes. Il nous revient de les aider et de les accompagner pour devenir élève. Cette démarche est plus facile pour certains que pour d’autres. De nombreux éléments, psychologiques, économiques, culturels…, peuvent y faire obstacle. C’est certainement face à eux que notre mission d’Éducation prend tout son sens – et qu’elle ne peut être réduite à la seule action d’enseignement : leur permettre de s’élever. En niveau de connaissance, bien entendu. En compétences, cette capacité à mobiliser des connaissances pour agir dans une situation donnée, c’est encore mieux.

Mais surtout en êtres humains libres, solidaires et émancipés, en citoyens actifs, participatifs et responsables. En un mot : en Humanité.

Alors, au regard des soucis qu’ils peuvent causer, leur réussite devient notre fierté.

Denis Adam, le 28 septembre 2016

Éduquer à (et dans) la paix

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On a beau se rassurer (ou se consoler) parce que notre époque est moins meurtrière que bien d’autres dans l’histoire, notre monde n’en est pour autant ni paisible, ni pacifié. La violence sous toutes ses formes est encore très (trop) présente au quotidien.

Les lieux d’Education n’y échappent pas. Or, pour remplir pleinement leur mission éducative d’émancipation de chacune et chacun et de construction d’une société de demain plus humaniste, ils ont un besoin indispensable de paix.

Paix et sécurité qui les protègent des violences extérieures.

Paix et respect qui instaurent une démarche non-violente dans les pratiques éducatives.

Les dangers qui peuvent menacer les lieux d’Éducation –et particulièrement l’École- ont nécessité de mettre en place, à cette rentrée, des mesures de sécurité. Elles sont indispensables pour protéger les élèves et les personnels.

Elles ne peuvent faire oublier que c’est également en interne que la violence doit être supprimée.

On sait l’importance d’un « climat scolaire » apaisé pour permettre au mieux les apprentissages et la construction des enfants et des jeunes confiés à l’Ecole.

L’agressivité n’est pas que physique, elle peut aussi être psychologique et symbolique.

Toute discrimination est une agression.

Éduquer à la tolérance face aux différences, apprendre à mieux vivre ensemble, lutter contre toutes les formes d’exclusion, sont autant de démarches éducatives qui doivent à la fois être vécues en permanence au sein des lieux d’Education pour agir sur les comportements quotidiens humains et citoyens.

L’exemplarité impose aussi que l’Education ne repose pas elle-même sur des comportements agressifs.

Or, les échecs permanents, les inégalités entre les élèves, les orientations par défaut, les enfermements dans le « rôle du mauvais élève »… sont autant d’attitudes négatives porteuses d’une violence souvent invisible et pourtant insupportable et destructrice.

Comment espérer une humanité réconciliée et fraternelle, si dès l’enfance, la compétition et la concurrence sont instaurées comme principes éducatifs ? Comment envisager une société inclusive, si le tri et la sélection scolaires président aux destinées de chacune et chacun dès son plus jeune âge ? Comment construire un monde ouvert et coopératif, si la réussite individuelle et l’entre soi sont valorisés par l’Éducation ?

L’ensemble des acteurs éducatifs doivent être attentifs aux messages qui sont ainsi implicitement transmis. C’est à la fois une responsabilité individuelle et collective. Il s’agit de penser son comportement professionnel et de transformer le système. C’est en agissant sur les pratiques éducatives que les mentalités évolueront et que le monde changera : tel est notre pari éducatif.

En cette fin d’un été particulièrement meurtrier, alors que la communauté internationale consacre cette journée à la paix, il est plus qu’indispensable de rappeler l’immense responsabilité des éducateurs à la construction d’une société non-violente, pacifiée et pacifique, moins par des grandes révolutions que par une attention à toute et tous de chaque instant.

Éduquer aujourd’hui à (et dans) la paix est la condition pour vivre demain dans un monde en paix.

Denis ADAM, le 21 septembre 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

La grande pauvreté est (aussi) une question éducative

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Demain sortira le « Regards sur l’éducation 2016 », publié par l’OCDE. Nous n’en connaissons pas encore les résultats spécifiques pour la France. Mais nous savons que ces dernières années, à l’instar d’autres, le rapport de l’OCDE a mis en évidence le fait que l’École de la République ne réussit pas à réduire les inégalités. Pire, qu’elle creuse les écarts. Malgré la refondation, dont il est trop tôt pour mesurer des résultats, le risque est grand que le rapport de cette année le confirme.

Sans provocation et bien que la question soit dérangeante, on peut légitimement se demander si il est possible d’être pauvre et de réussir à l’école en France.

L’an dernier, les travaux conduits par Marie-Aleth Grard, d’ATD Quart Monde, dans le cadre du CESE et par Jean-Paul Delahaye, auteur du rapport « Grande pauvreté et réussite scolaire », ont mis en évidence que cette interrogation n’est pas marginale. Car si -bien entendu et heureusement- un enfant pauvre peut réussir son parcours scolaire, parmi les élèves en échec, une majorité est issue d’un milieu pauvre ou très pauvre.

Pourquoi ?

Les raisons sont multiples et chacun peut s’en faire une idée. Parfois une idée très juste, lorsqu’on connait les conditions de vie des familles pauvres et donc des enfants : manque de ressources, problème d’hébergement, difficultés d’accompagnement… (et la liste pourrait être longue).

Certains clichés ont néanmoins aussi la vie dure. Non, les parents pauvres ne se désintéressent pas de l’éducation de leurs enfants. Non, pour la plupart, ils ne sont pas démissionnaires. Mais, effectivement, les grandes difficultés qu’ils rencontrent les fragilisent et leur relation aux structures éducatives -et particulièrement à l’école- reste souvent compliquée.

Sans minimiser l’ensemble des problèmes réels induits par la précarité économique et financière, il est impératif également de prendre en compte le très fréquent éloignement des familles pauvres de la culture scolaire et leur méconnaissance des attendus et des implicites éducatifs.

Combien encore d’exercices proposés en classe mettent en scène un quotidien totalement éloigné de la réalité des élèves les plus pauvres (faire le dessin de sa maison, calculer le budget loisirs d’une famille ou faire le récit de vacances ou de voyage).

De manière moins visible, de nombreux éléments d’apprentissages et de connaissances sont attendus par le système scolaire sans forcément être explicités. Pour les élèves issus des milieux culturellement proches de l’école, ces implicites sont déjà acquis ou peuvent être décryptés par la famille. Pour les enfants issus des milieux les plus éloignés de la culture scolaire –ce qui est souvent le cas des familles les plus pauvres- rien ne permet ce décryptage. Les évaluations apparaissent alors comme des sanctions, distinguant non pas les progrès de chacun, mais l’adéquation ou non des uns ou des autres aux attendus scolaires.

Considérer que chaque enfant est éducable et qu’il a le droit à la réussite impose que l’ensemble des acteurs éducatifs soient mobilisés et donc formés et accompagnés, pour prendre en compte les enfants pauvres comme une priorité.

Seule une Éducation réellement inclusive le permettra. Parce qu’elle prendra en considération les plus démunis. En les faisant réussir, elle fera également réussir tous les autres. En mobilisant l’ensemble des personnels éducatifs, elle confortera une communauté éducative davantage efficace. En se rapprochant des familles, elle construira une réelle coéducation.

L’École peut dire, en paraphrasant une parole qui déjà concernait les plus pauvres « ce n’est pas vraiment ma faute », mais il lui faut prendre conscience que « ça le deviendrait si elle ne faisait rien ».

Denis Adam, le 14 septembre 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

La sécurité pour encore mieux Éduquer

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La sécurité est l’un des soucis majeurs de cette rentrée, au risque même de masquer d’autres aspects plus éducatifs. Encore que les questions de sécurité ne peuvent être tout à fait déconnectées de la question d’éducation, tant un endroit sûr est une des conditions de la réussite éducative.

Dans le contexte des attentats que nous connaissons, le risque zéro n’existe pas. Il ne peut être exclu qu’après s’en être pris à la liberté d’expression, à la culture, à l’art de vivre et de faire la fête, des assassins fous et fanatisés s’attaquent au droit d’apprendre, d’exercer son esprit critique et de s’émanciper dont les lieux d’éducation sont les représentants et les symboles.

Il faut donc protéger les écoles, les établissements scolaires, les universités et plus globalement toutes les structures éducatives. Il faut y assurer autant de sécurité possible sans en faire des lieux fermés, repliés sur eux-mêmes, coupés du monde.

Les murs qui protègent les cours d’école ne doivent ni les isoler, ni les bunkeriser. Les partenaires éducatifs, les intervenants, les parents doivent continuer à y avoir leur place, dans une École ouverte et coéducative.

Quadrature du cercle que de sécuriser sans renoncer à l’ouverture, de protéger sans s’enfermer.

C’est pourtant à cet enjeu essentiel qu’est appelé l’ensemble de la communauté éducative et pour lequel elle doit être formée et accompagnée.

Renoncer à l’un serait irresponsable. Céder sur l’autre serait un abandon et donc une défaite.

Développer une « culture de la sécurité » ne se résume pas à simuler trois fois par an un exercice visant à agir « comme si… » et s’apparentant à un jeu. La responsabilisation de toutes et tous par le dialogue, l’échange, la mutualisation des bonnes idées, la compréhension de ce que l’on doit faire et pourquoi.

Bien entendu cela nécessite une adaptation à l’âge des enfants, des jeunes, des élèves. Mais n’est-ce pas là le propre de tout acte éducatif ?

Plus attentifs aux risques et donc aux mesures de sécurité qui s’imposent, les lieux d’éducation doivent –plus encore peut-être- assumer leur mission éducative.

« Oui enseigner après les attentats, pour enseigner contre les attentats, c’est possible« , affirme Philippe Meirieu, dans son dernier ouvrage (*), avant de conclure « Il nous faut surmonter pour y parvenir bien des tentations : le découragement, le schématisme, le fatalisme, l’excommunication et la dérision. Il nous fait prendre notre part d’un problème qui nous dépasse« .

L’ambition est celle-ci. Ne rien prendre à la légère, ne pas renoncer et aborder lucidement et collectivement une situation complexe.

Les élèves, les enfants, les jeunes sont eux-mêmes en capacité d’en comprendre les éléments essentiels. Plus les structures d’éducation seront pour eux des lieux qui leur permettent de s’assurer et de se rassurer, d’être reconnus et valorisés, d’avoir une place et un accompagnement bienveillant, plus ils se sentiront mobilisés pour accéder aux savoirs et plus ils veilleront à la protection de ces lieux.

Alors oui, il faut certainement ici des vigiles, là des portiques. Il faut des exercices et des formations. Il faut davantage d’adultes et des procédures d’urgence…

En plus de tout cela, il faut surtout et avant tout mettre davantage d’ambition et de moyens dans l’ensemble des démarches éducatives qui permettent, pour reprendre les mots de Philippe Meirieu, « de préparer un monde où nos enfants pourront ensemble s’efforcer de « faire société » plutôt que s’entre tuer ».

Assurer aujourd’hui la sécurité des structures d’éducation s’inscrit dans la volonté de construire pour demain un monde plus sûr, parce plus juste, plus solidaire, plus fraternel, plus humaniste : un monde de paix.

Denis Adam, le 7 septembre 2016

 

(*)Philippe Meirieu, Éduquer après les attentats, ESF Sciences humaines, 255 pages, ISBN 978-2-7101-3175-5
Photo : Pixabay CC0 Public Domain

 

 

Jour de rentrée : gens qui rient et gens qui pleurent

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C’est la dernière rentrée scolaire de ce quinquennat et donc forcément pas la moindre.

Ce jour de rentrée scolaire -pour les personnels aujourd’hui et pour les élèves demain- s’inscrit dans le contexte d’une rentrée politique également particulière puisqu’ouvrant la campagne des élections présidentielles et législatives.

Aussi, chacun aura tendance à lire et à interpréter à l’aune de sa propre analyse, les enjeux de cette nouvelle année.

Les « moi j’aurais fait mieux » à la mode Jack Lang ne manqueront pas de mettre en évidence ce qui a cafouillé ou leur a semblé brouillon.

Ils seront rejoints en cela par ceux qui, refusant tous changements, manient la surenchère avec d’autant plus d’habilité qu’ils comptent sur l’inertie du système pour qu’une réforme en chasse une autre avant la mise en œuvre de la première.

Les chantres du retour en arrière, du mythe du paradis éducatif perdu ou de l’âge d’or scolaire à jamais révolu, se retrouveront également dans ce même inventaire des mécontents. Avec eux, ceux qui, d’ailleurs à partir d’une conception identique du mérite et de la sélection, rêvent de libéraliser l’Ecole une fois pour toute, de la cantonner à sa dépendance au système économique et à l’ériger encore davantage en fabrique des élites.

Pour ces adeptes du déclinisme, de la sinistrose, du « jamais content » ou du « toujours plus », ce jour de rentrée risque d’être triste, fade, malheureux… en un mot : un mauvais jour.

Mais pour la majorité des professionnels de l’Éducation, ce jour de rentrée, c’est avant tout le plaisir de retrouver un métier aimé, des élèves avec lesquels on trouve un sens à ses missions, des collègues avec lesquels on aime échanger, partager, travailler.

Chacun sait que tout ne sera pas parfait. Chacun appréhende un peu les nouveautés –des programmes, des EPI, des évaluations, parce qu’elles nécessitent de repenser ce que l’on savait faire, parce que le temps a été court pour se les approprier, parce que la peur de mal faire déstabilise…

Chacun sait aussi la lourdeur de la machine « Éducation nationale » et la lenteur de sa capacité à bouger.

Mais chacun est aussi conscient que la priorité est la réussite des enfants, des jeunes qui, jeudi, vont plus ou moins facilement, revêtir leur costume d’élèves. La lutte contre leur échec nécessite la mobilisation de tous et la transformation en profondeur de l’ensemble de notre système éducatif.

Pour tous ceux qui sont convaincus que l’enseignement et l’Education sont les clés pour relever les défis de la société de demain, ce jour de rentrée est synonyme de fierté, de dynamisme, d’enthousiasme.

Chouette, c’est la rentrée
On va bien s’amuser !

Zut, c’est la rentrée
Plus de grasses matinées !

Chouette, c’est la rentrée !
La maîtresse est bronzée !

Zut, c’est la rentrée
Bientôt fini l’été !

Chouette, c’est la rentrée
J’ai de nouveaux souliers !

Zut, c’est la rentrée
J’ai un peu mal aux pieds.

Comme le suggère cette poésie de Sylvie Poillevé – que bien des élèves des petites classes apprendront encore cette année- la rentrée entretient ce sentiment ambigu de joie et de regret.

Le point de vue dépend essentiellement des priorités que l’on se fixe.

S’il s’agit d’aider à construire la société de demain et de participer à l’émancipation de ses futurs citoyens, alors on ne peut être, en ce jour de rentrée, que résolument du côté des « gens qui rient ».

Denis Adam, le 31 août 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

25 ans à peine, 25 ans déjà

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L’internet a … 25 ans.

Les vieux comme moi, se souviendront de son arrivée d’abord chez les rares spécialistes avant de s’imposer pour monsieur et madame tout-le-monde.

Il y a 25 ans –et ce depuis les années 1980- chaque fin août, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, nous découvrions à l’université d’été de la communication à Hourtin les nouveautés de ce que serait la révolution numérique alors que dans bien des écoles les TO7 et MO5 du plan « informatique pour tous » étaient restés dans les cartons, faute de formation des enseignants, faute de conviction des politiques, faute de vision d’avenir.

Il y a 25 ans –et jusque dans les années 2000- pratiquement 9 millions de foyers français (soit 25 millions de personnes sur 55 millions d’habitants) étaient connectés au Minitel, et pas uniquement pour l’annuaire téléphonique…

Il y a 25 ans se développe en France le premier téléphone portable destiné à un public en « mobilité urbaine », il concernait 0,6% des abonnements téléphoniques.

Puis vint l‘Internet, … enfin son usage public (car le système fonctionnait déjà pour les domaines de la recherche ou à des fins militaires).

Il fut immédiatement adopté par certains. Porté aux nues par quelques-uns. Vilipendé par d’autres. La plupart l’ont découvert en fait avec curiosité.

Dans un reportage télévisuel sur les débuts d’Internet, datant de 1995, ressorti par l’Institut français de l’audiovisuel (l’INA) à l’occasion de cet anniversaire, on peut entendre le reporter de France 3 s’extasier : «  On trouve tout, absolument tout ». «  On se perd assez vite dedans, confirme un jeune homme interrogé devant un PC. Au départ on veut chercher quelque chose et puis au final on tombe sur d’autres choses intéressantes. C’est pas qu’on se perd mais on ne sait plus où donner de la tête.  » «  C’est vraiment bien  », conclut-il.

Je me souviens que cette même année, dans la direction départementale « jeunesse et sports » où j’étais en poste, nous avions cherché à convaincre notre directeur de l’intérêt d’installer une connexion. Il était revenu un matin avec cette réponse : « j’ai repensé à votre demande pour Internet, on peut faire mettre des étagères dans votre bureau. » Comme pour le reste des nouveautés informatiques, il l’avait conçu en terme de machines à ranger, à stocker, à installer… Absolument pas en terme de connexion à un réseau. Encore moins comme une nouvelle manière de communiquer, de réfléchir, d’agir.

Que de chemin parcouru en 25 ans.

Les plus jeunes n’imaginent même pas un monde sans Internet -ou vaguement comme l’on peut se représenter la préhistoire ou le moyen-âge.

Au-delà, le phénomène du web touche l’ensemble de la population : plus de 40% de la population mondiale utilise internet, 78% de la population dans les pays développés (chiffres de 2014 en évolution exponentielle permanente).

La question n’est plus de l’utiliser ou non, mais de savoir quels usages on en fait.

L’Internaute n’est-il qu’un consommateur enfermé dans un univers limité et défini de manière algorithmique ? A-t-il la possibilité de s’ouvrir à un monde plus large, à des pensées diversifiées, aux autres ? Peut-il protéger sa vie privée ? Sait-il faire usage de libre arbitre et d’esprit critique ? Peut-il agir en citoyen ?

Les réponses à ces questions dépendent de choix et nécessitent de développer des compétences techniques et « opérationnelles » mais qui s’articulent « à deux valeurs fondamentales, la critique et la création » comme le précise Christian Gautellier dans l’avant-propos du n°563 de juillet 2016 de la revue des Ceméa « Vers l’Education nouvelle ».

Ces compétences s’acquièrent et s’enrichissent dans une pratique accompagnée. Utiliser l’Internet dans les démarches pédagogiques sert à la fois à apprendre à trouver des ressources et à apprendre à coopérer, partager, interagir. C’est donc à la fois apprendre avec Internet et apprendre Internet.

Une double démarche d’autant plus indispensable dans un univers numérique en constante évolution et dont personne ne pourrait dire ce qu’il sera quand les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain, … dans 25 ans.

Denis Adam, le 24 août 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain

Ça risque de bouger en Outre-mer

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À l’ordre du jour du conseil des ministres du 27 juillet dernier était présenté le « plan séismes Antilles, horizon 2020 ». Deuxième phase d’une démarche initiée en 2007, il s’appuie sur le constat d’urgence que les Antilles françaises sont « très exposées au risque sismique et ne sont pas à l’abri d’un séisme majeur tel que celui du 12 janvier 2010 en Haïti« .

Le plan lancé en 2007 évaluait à « environ six milliards d’euros l’investissement nécessaire sur le bâti public pour une durée d’une trentaine d’années« . La première phase aura permis d’investir ou de programmer 2,4 milliards d’euros. Mais on est encore bien loin du compte. Ainsi dans le seul domaine éducatif, en pratiquement 9 années, ce ne sont seulement que 36 écoles et 2 collèges qui ont bénéficié de ce programme, alors que ce sont la plupart des bâtiments scolaires qui nécessitent une mise aux normes parasismiques. Ils devraient être 120 à être concernés par cette deuxième phase d’ici 2020.

Or, si l’État prévoit de « mobiliser 450 millions d’euros » pour la période 2016-2020, soit 30% de plus que lors de la première phase du plan entre 2007 et 2015, le bouclage financier du plan ne semble pas encore finalisé. Les collectivités territoriales, en difficultés économiques risquent d’être en peine pour assumer leurs responsabilités dans ce domaine. Et c’est donc du côté des fonds européens que les demandes d’aide vont se diriger.

Beaucoup de temps a déjà été perdu sur ce dossier pourtant essentiel. L’accélération ne peut qu’être bienvenue. Encore faut-il que les réalisations atteignent réellement le niveau d’ambition annoncée. On peut regretter que cette démarche volontariste n’intervienne qu’en cette fin de mandature (alors que la phase 1 est terminée depuis 2013) alors que les engagements pris sont reportés sur le prochain gouvernement.

Mais ce n’est pas que la terre qui peut trembler en Outre-mer. La situation sociale et économique y est plus que préoccupante. C’est ce que rappelle le CESE dans l’avis qu’il a élaboré et adopté le 12 juillet dernier sur l’avant-projet de loi de programmation en faveur de l’égalité réelle Outre-mer.

Saisi par le Premier ministre sur l’étude d’impact et le titre Ier du projet de loi relatif aux objectifs, conditions et instruments de mise en œuvre de la convergence, le CESE –qui possède une commission de travail spécifique sur les Outre-mer- « a confirmé le diagnostic du gouvernement selon lequel il existe dans plusieurs des Outre-mer des écarts de développement majeurs avec la métropole, particulièrement à Mayotte où une situation hors norme appelle des mesures d’urgence. »

Rappelant « que les habitants de ces onze collectivités sont des citoyens français à part entière et qu’ils apportent à la France une richesse et un patrimoine naturel et humain exceptionnels mais fragiles » le conseil prône « la conciliation du principe d’égalité avec celui de liberté » afin « de tendre vers un objectif d’égalité réelle dans le respect de la diversité. »

L’avis du CESE invite « le législateur à réinventer des modèles de développement pour les collectivités ultra-marines, fortes de leur potentiel d’innovation et d’excellence, en intégrant la révolution numérique qui offre des opportunités exceptionnelles aux petites économies isolées ». Il rappelle « les quatre dimensions d’un véritable développement durable que sont l’économie, le social, le culturel et l’environnement » et il propose de « recourir aux méthodes de démocratie participative dans un esprit de subsidiarité, pour l’élaboration des diagnostics partagés, des projets stratégiques de développement durable, des plans et contrats de convergence et du processus d’évaluation pour chaque collectivité. »

Là encore, si le gouvernement a salué les propositions du rapport comme des pistes complémentaires à explorer, cette loi arrive bien tard et n’aura de conséquences réelles que dans plusieurs années alors que l’urgence est criante et l’exaspération locale profonde.

Même si le CESE ne le dit pas explicitement, il va de soi que pour nous, l’Éducation est un levier essentiel de l’égalité réelle. La délégation outre-mer de l’UNSA Éducation a proposé en mai dernier au cabinet du ministère de l’éducation nationale la mise en place d’observatoires de la réussite éducative dans l’ensemble des territoires ultra-marins. Leur fonctionnement doit être ouvert à l’ensemble des acteurs éducatifs scolaires et hors-scolaires et permettre un diagnostic et des actions partagées afin d’agir pour la réussite de chaque jeune. Nous avons été écoutés, nous espérons avoir aussi été entendus par la concrétisation de cette démarche.

En effet sur le plan du bâti comme sur les dimensions économiques, sociales, culturelles, éducatives… il est urgent de prendre la mesure des déficits vécus par les territoires ultra-marins et de se doter d’outils et de démarches efficaces dès à présent. Le temps perdu joue en défaveur des bonnes solutions. Et lorsque le terre bougera, lorsque les gens bougeront, lorsque localement la stabilité tremblera… il sera trop tard.

Denis Adam, le 17 août 2016

Photo : Pixabay CC0 Public Domain